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19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 15:12

Le 18 novembre 2017

Qu'est ce qui alimente aujourd'hui les conversations médiatiques, la Syrie, le Liban, la famine au Yémen, la fin du dictateur du Zimbabwe... ? Non le petit monde des folliculaires bruisse de la guerre picrocholine que se livre à coups de phrases assassines Charly Hebdo d'un côté et la moustache hérissée d'Edwy Plenel  de l'autre.

En cause les accusations de viol lancées par deux femmes à l'encontre de Tariq Ramadan, celui que je nomme le bouc émissaire idéal. Je ne me permettrais pas de prendre partie, je n'étais pas dans la chambre d'hôtel où se sont passés les faits présumés et les gens de Charly non plus (je crois)

Personnage sulfureux pour les uns, philosophe pour les autres, théologien islamique, Ramadan n'a jamais laissé indifférent  la média-sphère, Nadine Morano, et tous ceux qui, pour des raisons diverses, ont besoin de publicité à bon compte.

Pour ma part je reste dans l'expectative et recommande toujours le livre entretien entre Edgar Morin (dont personne ne peut mettre en doute l'honnêteté intellectuelle) et Tariq Ramadan :

Au péril des idées.

 

LE PLAGIAT

Chapitre IV

Claude l’attendait dans le hall d’arrivée des vols domestiques. Au son de sa voix, sans que Pauline ne révélât quoi que ce soit, elle avait compris que ça ne s’était pas bien passé. L’apparition de son amie confirma ses craintes. Elle avait le visage livide et crispé et marchait d’un pas saccadé. Claude lui sourit, l’embrassa sur les joues, ne posa aucune question, la guida vers le parking où attendait le Cayenne.

Arrivées à l’appartement, Pauline s’effondra sur le canapé, la tête entre les mains.

-- Raconte, chuchota Claude en entourant ses épaules de son bras.

-- Je pourrai jamais te rembourser !

-- Si tu savais comme je m’en fous !

-- C’est un salaud, il a profité du fait qu’il me tenait pour me violer.

Claude resta stupéfaite.

-- Qu’est-ce que tu racontes ?

Redressant la tête, les yeux embués de larmes elle donna sa version des heures passées en compagnie de Pierre Mazet, qu’elle qualifia de vieux sadique. Fascinée par le discours qu’il lui avait tenu, où il apparaissait comme une autorité de la littérature française, il s’était vanté de faire d’elle une auteure renommée. Conscient de l’effet produit, il lui avait promis la publication de son roman, si elle se montrait docile. Comme envoutée, sous la pression de la situation désespérée de sa famille et la dette qu’elle avait envers elle, elle avait cédé. Elle l’avait suivie dans sa chambre comme une automate, et subie ses assauts avec dégout.

Claude quitta brusquement le divan, hors d’elle.

- Tu n’as pas fait ça !

Pauline ne répondit pas.

Accablée par la naïveté dont Pauline avait fait preuve, elle arpentait la pièce de long en large, en secouant la tête comme si elle refusait de croire les paroles de Pauline, prostrée sur le divan.  Elle s’immobilisa face à elle, Pauline leva la tête, des larmes glissaient le long de ses joues.  La rage sourde qui la tenait se retourna contre l’éditeur qui avait tiré parti de la crédulité d’une ingénue. L’image de ce quinquagénaire forniquant avec son amante lui soulevait le cœur. Elle pensa qu’elle aura besoin de beaucoup de temps pour l’effacer.

- Quand je suis revenue le lendemain, reprit-elle, les feuilles de mon manuscrit trainaient éparpillées sur le sol. Manifestement, il n’avait lu que quelques pages avant de s’endormir. Quand je lui ai demandé ce qu’il en pensait, il a était incapable de prononcer un mot. Alors je ne sais pas ce qui m’a pris, après avoir ramassé les feuilles, j’ai tout cassé sur mon passage en quittant l’appartement de ce salaud.

Claude, considéra son amie, le désarroi qu’elle affichait. Elle manqua se précipiter sur elle la prendre dans ses bras, l’embrasser. Elle resta figée sur place, elle avait besoin de réfléchir à tout ça.  

- Je dois me rendre à la galerie, tu veux venir avec moi ?

- Je préfère rester là, si tu le permets.

- Bien sûr, fais comme chez toi.

Elle attrapa sa veste, et sortit.

Restée seule, Pauline s’allongea sur le divan face aux fenêtres. Par le jeu d’un phénomène subconscient, d’autosuggestion, elle croyait fermement en la version de l’histoire qu’elle avait rapportée. Qu'elle était le reflet exact de la vérité, qu’elle avait bel et bien été violée par ce pervers qui l’avait menée dans sa chambre en la tenant par les épaules. Elle se remémorait parfaitement la scène. Il n’y avait aucun doute.

Ce qu’elle avait subi appelait une vengeance à la hauteur de la souffrance qu’elle éprouvait. Rassérénée par la conviction qu’elle n’était qu’une victime et non une manipulatrice, elle se dirigea vers la cuisine et ouvrit le réfrigérateur.

Inquiète du sort de son amie, avec laquelle elle pensait s’être montrée injuste, Claude ne resta que quelques minutes à la galerie, le temps de mettre en place quelques photographies de Brian Duffy qu’elle venait de recevoir de Londres. Il s’agissait de photos de femmes en noir et blanc prises de dos dans des postures  érotiques.

La répulsion qu’elle avait éprouvée envers Pauline, coupable d’un acte insensé et méprisable qui s’était prostituée pour un misérable bouquin, se muait en un acte de bravoure accompli par une femme désespérée, abusée par un homme qui détenait son destin entre ses mains. Elle se reprochait amèrement de ne pas l’avoir accompagnée. A l’image de son père, elle détestait les hommes de pouvoir.   

Elle trouva Pauline assise à son bureau devant son ordinateur.

- Tu as trouvé le mot de passe ? dit-elle en souriant.

- Ce n’était pas compliqué.

Elle passa derrière son amie, lui effleura la nuque.

- Que cherches-tu ?

- J’ai une idée pour démolir  la réputation de cette ordure.

- Dis-moi.

Pauline dévoila en détail le plan machiavélique qui avait germé dans son esprit. Au fil de l’exposé du stratagème qu’elle avait mis sur pied, le visage de Claude montra un étonnement amusé puis de l’inquiétude.

- Tu ne crois pas que tu y vas un peu fort !

Les traits du visage de Pauline se durcirent.

- Si c’est ce que tu veux, abdiqua Claude.

Le soir venu, après avoir dîné et fait la paix à la Petite gironde, quai des Queyries, Claude rejoignit Pauline dans le lit de la chambre d’ami, sans que celle-ci ne protestât.

 

Pauline se souvenait d’un bouquin qu’elle avait lu adolescente, que son père lui avait ramené d’Italie. Il l’avait déniché, avec quelques autres, chez un brocanteur et ramené à sa fille afin qu’elle se perfectionne dans la langue de Dante. Douée en latin, elle n’avait éprouvé aucune difficulté à parler et écrire parfaitement l’italien. Ce roman, dont elle ne se souvenait ni du titre ni du nom de l’auteur l’avait profondément marqué. L’action se déroulait en Sicile, au sein d’une bourgeoisie très pieuse.  Il était empreint d’une cruauté latente où il était question de passions contrariées par les intérêts financiers de famille ennemies. Le meurtre de l’héroïne l’avait bouleversée.

C’était sans aucun doute la reliure en cuir patiné qui avait attiré son père et avait valu qu’il soit remisé dans la bibliothèque du château. Elle ne savait expliquer pourquoi ce roman lui revenait soudain à l’esprit, mais elle avait la conviction qu’il pourrait être la pièce maîtresse du plan qu’elle avait échafaudé.

Le lendemain, elle emprunta le Cayenne de Claude et arriva au château aux aurores. Le Setter sur les talons, elle se dirigea vers la bibliothèque, passa devant son père auquel elle adressa un bref bonjour. Vêtu d’un peignoir jaune pisseux passé à la hâte, les cheveux ébouriffés, il la regardait comme si elle avait perdu la raison.

Elle parcourut les rayonnages sans trouver ce qu’elle cherchait, il y avait quelques vides occupés autrefois par des éditions anciennes aux couvertures enluminées qu’elle ouvrait pour les images. Dépitée, elle supposa qu’il avait été saisi par les huissiers, au même titre que les centaines d’objets qui avaient disparu.

Son père finit par lui demander la raison de cette intrusion dans la bibliothèque à une heure si matinale. Quand elle lui expliqua ce qu’elle recherchait, il la toisa avec un air de stupéfaction.

-- Tu veux dire que tu as fait tout ce chemin aux aurores pour un bouquin insignifiant ?

Elle le dévisagea avec un tel mépris, qu’il baissa la tête et s’excusa.

-- Je ne pensais pas que tu attachais tant d’importance aux cadeaux que je t’ai faits.

-- Il ne s’agit pas de ça.

-- Tu devrais aller voir à la cave près du cellier, j’y ai entreposé tout un tas de choses que je ne voulais pas voir tomber entre les mains de ces vautours.

Parmi tout un tas d’objet hétéroclites, de meubles, photos, tableaux de famille, il y avait quelques livres placés sur les étagères d’une vieille armoire dont la porte manquait. Elle le vit immédiatement, le saisit, souffla sur la poussière, le caressa comme s’il s’agissait d’un objet précieux.    

 L’auteur s’appelait Pietro Cannavaro. Le roman s’appelait « La fortune des Forza »

Triomphante, elle remonta dans la salle de réception, découvrit son père à la cuisine, lui dit au revoir en lui posant un baiser sur la joue, et se précipita vers la sortie, laissant Hugues de Lanzac dans l’expectative.

Dès son retour à Bordeaux, elle se mit immédiatement au travail. Prise au jeu, Claude, jouait l’assistante.

En premier lieu, elle effectua une recherche approfondie afin de déterminer si le roman possédait les critères indispensables pour abuser Pierre Mazet et le petit monde de la littérature française.

 Elle retrouva la trace de l’auteur sur internet. Sa biographie était succincte. Pietro Cannavaro avait écrit ce roman durant la seconde guerre mondiale. Il avait été publié un an après la fin du conflit par une célèbre maison d’éditions de Turin et obtenu un vif succès auprès des critiques. L’époque troublée d’après-guerre, la chasse aux partisans de Mussolini, avait occulté le succès. Tiré à quelques centaines d’exemplaires, il n’avait pas franchi les limites de la péninsule. L’auteur, dont c’était la seule œuvre connue, avait succombé à la fièvre jaune contractée en Libye quelques mois après la sortie du livre, et était tombé dans l’oubli.

Son intuition ne l’avait pas trompée. L’œuvre correspondait parfaitement à l’usage auquel elle la destinait. En outre, réparer une injustice en réhabilitant l’auteur lui donnait bonne conscience.

Si elle avait transporté l’action, laquelle à l’origine se déroulait dans un milieu bourgeois de l’Italie du sud, dans une ville du sud-ouest, elle s’efforça de réaliser une traduction aussi fidèle que possible. Chapitre après chapitre, elle acquit la certitude que ce roman était un véritable chef-d’œuvre. Outre l’intrigue relatant la passion amoureuse entre deux jeunes gens issus de familles ennemies, l’auteur, dans un style remarquable, avait réussi le tour de force de reproduire l’atmosphère délétère d’avant-guerre pesant sur l’Italie fasciste  particulièrement sur cette région pauvre où les passions étaient exacerbées par la chape vert de gris qui s’abattait sur  l’Europe. Le récit était réaliste au point que le lecteur avait le sentiment de se fondre à cette population peinte avec une rare acuité.

Il fallut trois mois de travail acharné pour que le plagiat fût achevé. A la relecture le récit forçait l’admiration. Il portait un nouveau titre. Les Forza étaient devenu les Maréchal, un patronyme commun dans le sud-ouest. Claude avait convaincu un de ses amis comédien de jouer le rôle de l’auteur surdoué qui avait écrit ce roman. Il avait la dégaine adéquate, visage anguleux, regard fiévreux, cheveux longs, corps étique et un pseudonyme évocateur : Paul Jara.

Réunis dans le salon de Claude, les trois protagonistes de la machination destinée à déshonorer Pierre Mazet, tenaient un conseil de guerre où ils passaient en revue les détails du scénario.

La démarche la plus hypothétique consistait à renouer le contact avec l’éditeur sans éveiller ses soupçons. Mettant de côté, fierté et rancœur, Pauline, dans un discours de contrition savamment dosé entre remords et louanges, sans tomber dans la flagornerie, avait pour mission d’entrer à nouveau en grâce auprès du grand homme. Elle savait que ce ne serait pas  chose aisée, et proportionnellement liés à la facture des dégâts causés dans l’appartement. Elle redoutait, entre autre, que le vase de Chine de l’entrée fût de l’époque Ming, et non une copie bon marché que l’on trouve dans tous bons magasins chinois.

L’appel téléphonique déterminant était prévu pour le lendemain matin, à l’heure où elle savait trouver l’éditeur à son appartement. En attendant les trois conspirateurs décidèrent de se rendre à l’Hibiscus faire la fête.

 

Dire que Pierre Mazet était abasourdi serait un euphémisme. Il avait au téléphone Pauline de Lanzac. Il crut tout d’abord à une plaisanterie de mauvais goût, et faillit raccrocher avant de reconnaître la voix de celle qui avait dévasté son appartement. Il conservait de cette journée un souvenir si douloureux qu’il n’avait pas réussi à le chasser de son esprit. Malgré la colère sourde qui irradiait tout son corps, il écouta sans l’interrompre le repentir poignant de Pauline. Des sanglots dans la voix, elle justifiait son comportement, qu’elle qualifiait d’indigne, par l’espoir qu’elle avait placé dans ce roman dont le succès devait sauver sa famille de la ruine. Elle attribuait sa réaction à un accès de folie qu’elle ne comprenait pas. Le combiné collé à l’oreille, l’éditeur, les mains tremblantes, restait silencieux. Elle demanda humblement pardon, lui proposa de rembourser les dégâts qu’elle avait causés, et, après un silence savamment dosé lui dit qu’elle désirait le rencontrer pour lui proposer un manuscrit.

Il faillit tomber à la renverse tant cette proposition était incongrue. 

- Vous plaisantez ! répondit-il sèchement.

- Je n’en suis pas l’auteure, j’ai compris la leçon, il s’agit d’un roman exceptionnel écrit par un jeune homme qui a un talent incroyable.

Abasourdi par une démarche aussi improbable, il se laissa choir sur le fauteuil placé près du guéridon. Cependant, malgré la fureur qui le prenait à la gorge, durant une fraction de seconde, le corps nu de Pauline alangui sur ses draps blancs s’incrusta dans son esprit. Imperceptiblement, une brèche s’ouvrait dans une détermination qu’il pensait inébranlable.

Incapable de prononcer un mot, il courut vers la cuisine, but à même le bec du robinet, fit le chemin en sens inverse et reprit le téléphone.   

-- Envoyez-moi les premiers chapitres par internet, parvint-il à dire en hoquetant. Il  donna l’adresse et raccrocha avant de s’affaler sur l’ottomane.

L’interruption brutale de la communication laissa Pauline dans l’incertitude. Cependant, si la réponse de l’éditeur, n’était pas ce qu’elle escomptait, tout espoir n’était pas perdu. Elle se précipita sur l’ordinateur de Claude, composa un message dégoulinant de gratitude, dans lequel elle proposait habilement de lui apporter l’œuvre dans son intégralité si les premières pages lui convenaient, et envoya en pièce jointe les cinq premiers chapitres de « La fortune des Maréchal »

Ne restait plus qu’à attendre la décision du grand homme.

 

Pierre Mazet ne prit connaissance du mail de Pauline que le lendemain. Il se reprochait amèrement d’avoir cédé à ses jérémiades dans le but inavoué de la revoir. Il ouvrit la pièce jointe et lut les premières lignes avec détachement. A ce moment, fort d’une nouvelle résolution, il n’avait aucune envie de cautionner ce roman, même s’il s’agissait d’un chef-d’œuvre, ce dont il doutait fortement. Cependant dès les premières lignes, il reconnut que le style était puissant, l’auteur réussissait à captiver l’attention du lecteur, ce qui n’est pas chose aisée. Les premières pages sont souvent fastidieuses. Il chercha dans ses souvenirs un auteur auquel il put comparer le style et pensa à Romain Rolland. Il ferma le mail, et décida une promenade dans le parc avant d’aller dîner au Bistrot Montsouris où il avait ses habitudes d’homme seul.

Sur le chemin du retour, il regrettait d’avoir succombé à la joue de bœuf en daube, tout en cheminant dans les allées du parc, il pensait qu’il lui faudra prendre deux ou trois tasses de tisane pour digérer et espérer trouver le sommeil. Ces préoccupations grégaires le désolaient, lui qui avait connu la gloire, les honneurs, les courtisanes,  en était réduit à spéculer sur ses ennuis gastriques.

Il alluma le téléviseur qu’il venait d’acheter pour remplacer celui que Pauline avait détruit et se prit à sourire. Comme il l’avait prévu, la tisane de mélisse s’avérait inefficace, il ferma le téléviseur, se dirigea vers son bureau, alluma l’ordinateur et reprit la lecture de « La fortune des Maréchal ». A la fin du cinquième chapitre il était fasciné par le texte.

Bercé par l’univers des Maréchal, il trouva le sommeil instantanément.

Le lendemain, il prit la décision d’appeler Pauline mais, pas avant quelques jours. Il ne souhaitait surtout pas qu’elle perçoive l’intérêt qu’il portait à ce texte et, avec indolence, l’informer qu’il trouvait les premières pages intéressantes, sans plus, qu’il ne pouvait se déterminer sans avoir pris connaissance des chapitre suivants.

     la suite du chapitre IV du Plagiat section suivante

         

Chapitre IV (suite) LE PLAGIAT d'ERIC DELVAL

Le lendemain de l’envoi du mail à Mazet, Pauline scruta ses messages avec fébrilité, ainsi que les jours suivants sans que Pierre Mazet ne se manifestât. Elle n’osait quitter l’appartement de peur de rater un appel téléphonique. N’y tenant plus, elle mit en renvoi les appels sur le portable de Claude et entreprit de rendre visite à ses parents dont elle n’avait plus de nouvelles depuis son passage éclair.

Après plusieurs tentatives infructueuses, la vieille Mercedes finit par démarrer saupoudrant un nuage de fumée bleue dans les rues de Bordeaux. Le trajet à travers les vignobles auxquels s’accrochaient quelques volutes de  brume matinale, apaisa la tension des derniers jours.

 Le château était bardé d’échafaudages. Déconcertée, et se préparant au pire, elle escalada les quelques marches du perron et pénétra dans la salle de réception où elle trouva son père. Une poignée d’ouvriers grimpés sur des échelles procédaient à la restauration du plafond et des murs. Il se précipita vers elle, l’embrassa avec une ferveur inhabituelle.

- Que se passe-t-il ?

- Le nouveau propriétaire a décidé de remettre  le château en état.

- Qui est-ce ?

- Aucune idée, il se fait représenter par un avocat qui n’a pas voulu dévoiler son identité.

- Et que fais-tu-là ?

- Figure-toi qu’il nous laisse l’usufruit des lieux. En contrepartie, j’ai pour tâche de surveiller les travaux.

Pauline l’observait avec stupéfaction, il naviguait entre les pots de peinture et les échelles avec l’aisance du maître des lieux, donnant des conseils ici et là, empreint d’une joie enfantine de voir son château reprendre son faste d’antan.

- Où est maman ?

- Dans sa chambre, elle se repose…Elle va beaucoup mieux.

Pauline restait dans l’expectative.

- Mais tu n’as pas une idée de l’identité de ce mystérieux philanthrope ?

- Aucune, mais d’après l’avocat tout est en ordre, nous n’avons aucun souci à nous faire, de propriétaires nous sommes devenus locataires.

Pauline le considéra avec effarement.

Atterrée par l’insouciance de son père, elle se dirigea vers la chambre de sa mère. La pièce avait été totalement rénovée, les meubles, tentures, tableaux avaient retrouvés leur place, boiseries et moulures leur lustre d’autrefois. Isabelle, assise devant sa coiffeuse, accueillit sa fille avec naturel, comme si elles s’étaient quittées la veille et que la vie poursuivait un cours normal.

- Il me semblait bien avoir reconnu ta voix.

Pauline se pencha pour embrasser la joue de sa mère. Elle sentait le Chanel N° 5, son teint avait retrouvé son éclat d’antan, les cheveux, qu’elle brossait lentement, le blond cendré qui faisait son admiration, petite.

La vie réserve de ces surprises quelquefois, pensait-elle, tout en restant d’un optimisme mesuré. Elle se promit de faire la lumière sur l’identité de ce curieux propriétaire.

La journée passée aux côtés de ses parents, dans la demeure familiale, l’avait rassérénée. Elle restait optimiste quant à la décision de Pierre Mazet, il était normal que son amour propre lui dicte de tenir en haleine celle qui s’était conduite comme une hystérique.

De retour à Bordeaux, elle retrouva Claude en compagnie de Quentin Jauréguy, alias Paul Jara, et un couple, client de la galerie, invité pour l’apéritif. La soirée se poursuivit  au « Bar à vin »  près de la place des quinconces, réputés pour ses tapas, avant de se terminer au Black Diamond, la boite branchée de Bordeaux.

Au petit matin, Pauline totalement ivre, soutenue par Claude et Quentin, regagnait tant bien que mal l’appartement de la rue Hustin où elle se précipita dans les toilettes pour vomir.

Alors que le jour filtrait entre les lames du store, elle se réveilla en sursaut. Elle était allongée entre Claude et Quentin, entièrement nue.

- N’aies crainte, dit Claude, d’une voix pâteuse, personne n’a abusé de toi pendant que t’étais dans le cirage.

Elle enjamba le corps inerte de Quentin, et, d’un pas chancelant se dirigea vers sa chambre pour revêtir un peignoir avant de rejoindre la cuisine qui se trouvait dans un désordre indescriptible. L’avertisseur sonore de  la bouilloire électrique retentissait quand Claude entra. Elle portait un short noir.

- Mazet a laissé un message.

La tasse qu’elle tenait se fracassa sur le carrelage.

- Désolé. Que dit-il ?

- Il est d’accord pour te rencontrer et te fixe un rendez-vous pour samedi prochain….Chez lui.

Malgré l’étau qui lui enserrait la tête Pauline esquissa un sourire sarcastique. Elle le tenait.

Pas question que tu y ailles seule, Quentin t’accompagnera !

Pauline acquiesça d’un mouvement de tête.

- Qui m’a déshabillée ?

- Moi et Quentin t’étais complètement dans les vapes. Tu n’as rien à craindre il est gay. Comme tu tremblais comme une feuille on t’a mis entre nous.

- C’est la première fois que je prends une  cuite.

- Il y a toujours une première fois, dit-elle en lui passant la main dans les cheveux, mais tu oublies celle de la fac.

Pauline rougit.

-- Je n’avais jamais bu d’alcool.

Claude regarda la pendule fixée au-dessus du réfrigérateur.

- Il faut que j’aille à la galerie. Réveilles Quentin, Maria doit passer pour ranger tout ce foutoir.

Pauline la suivit du regard, alors qu’elle se dirigeait vers la salle de bain. Elle se surprit à envier l’autorité naturelle, sans ostentation, qu’elle affichait. Pour Claude, tout semblait se dérouler selon un schéma clair, tracé comme une ligne droite.

En un temps record, elle se présenta à l’entrée du salon, maquillée, coiffée, vêtue d’une élégante veste cintrée en cuir blanc sur un jean délavé. Assise sur le divan, Pauline ne put retenir un sursaut empreint d’émotion. Le rouge de ses lèvres dessinait comme un fruit mur sur son visage clair. Elle pensa à Baudelaire « La femme cependant de sa bouche de fraise… »

 Pour la première fois elle ressentait plus que de l’attirance pour Claude, elle en fut bouleversée.

Le trouble de Pauline n’échappa pas à Claude, elle lui adressa un sourire sans équivoque qui semblait dire : Nous nous sommes trouvées. Elle était suffisamment avertie pour comprendre que, jusque-là, Pauline ne s’était offerte que par gratitude.

- Si tu veux, ce soir nous ferons une ultime répétition pour préparer ta rencontre avec Mazet. J’ai demandé à Quentin de lire le roman une nouvelle fois.

 

Assis autour de la table basse du salon, Quentin subissait un véritable interrogatoire, auquel il répondait de bonne grâce,  son éternel sourire sur les lèvres. Quand il se sentait en difficulté, il ramenait ses cheveux des deux mains vers l’arrière, fermait les yeux, tentait une diversion avant d’avouer qu’il avait oublié. Avec patience Pauline relisait le passage du chapitre concerné. Il s’excusait et répétait comme un écolier pris en faute.

La sonnerie de l’interphone retentit. Le livreur de pizzas le sauvait d’un nouveau trou de mémoire.

A la fin de la soirée, après avoir apprécié les deux bouteilles de Valpolicella de la Casa Italia, Claude déclara qu’un auteur pouvait oublier quelques détails de son récit, l’important était qu’il soit en mesure d’en exposer la trame.

Elle les invita à regagner leur chambre, prétextant que le lendemain ils avaient un avion à prendre et elle une journée chargée à la galerie.

Pauline embrassa Quentin et se dirigea vers sa chambre. Claude la rejoignit quelques minutes plus tard.

- Il y a un squatter dans mon lit, plaisanta-t-elle.

 Elle l’a pris dans ses bras et l’embrassa avec frénésie. La passion qu’elle éprouvait n’avait rien de commun à celle de l’homme qui l’avait souillée. Ses caresses moites et molles. Elle avait le désir irraisonné de la pénétrer, la dominer comme l’aurait fait l’amant qu’elle n’avait jamais eu. Abandonnant toute pudeur, elle donnait à son amante le plaisir qu’elle attendait.

Un instant déconcertée, Claude s’abandonna avec délice à la langue experte de Pauline, goûtant la chaleur exquise qui se diffusait entre ses cuisses. Elle avait trouvé la partenaire idéale. C’est avec la même ardeur qu’elle l’étreignit, et, ensemble, qu’elles atteignirent le plaisir suprême. Les sens assouvis, à bout de souffle, le corps vibrant encore de leurs étreintes, elles s’endormirent enlacées.

A suivre....

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