Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 10:59
Place de la République
Place de la République

mardi 19 avril 2016.

Les Nuits Debout.

Le lendemain matin je la trouvais assise en bas de l’escalier, le regard perdu vers les géraniums qu’elle entretient avec une assiduité compulsive. Ne pouvant enjamber le corps imposant qui faisait obstacle à mon accession vers la sortie, j’étais dans l’obligation de m’excuser platement de la déranger pour passer. Elle jeta un regard endormi dans ma direction et fit un lent mouvement vers la rampe, me laissant à peine la place de poser un pied sur la marche où je me risquais tout en réitérant mes excuses.

Arrivé sur le pavé de la cour, je me retournais pour l’observer et constatais qu’elle présentait un visage ravagé par la fatigue. Ses yeux étaient cernés de bleu, ses bajoues pendaient lamentablement, ses lèvres étaient blêmes.

Surmontant la terreur que ce cerbère m’inspire, craignant une dépression, je me hasardais à prendre de ses nouvelles et lui demandais la raison de cet état de prostration dans laquelle je la trouvais.

- J’ai passé une nuit blanche, me dit-elle.

Assise face à moi, elle ressemblait un vieux tas de chiffons, d’où émergeait une tête de poupée fanée.

Redoutant quelque maladie je lui conseillais de consulter le morticole de notre quartier.

- C’est pas ça, s’insurgea-t-elle, les bajoues frémissantes, j’étais avec les Nuits Debout !

Je restais interdit, me demandant si j’avais bien compris. Incrédule, je la dévisageais.

- Ben quoi, j’étais place de la République, pour discuter avec des gens qui parlent d’autres choses que de la pluie et du beau temps, ou de la sex-tape de cet idiot de footballeur, s’exclama-t-elle avec une moue de reproche.

Il est vrai que la crainte qu’elle m’inspirait, me cantonnait à des phrases insipides lorsque je ne pouvais l’éviter et me trouvais face à ses énormes mamelles entre deux paliers.

- Vous croyez que ces gens se rassemblent uniquement pour faire la fête, ou qu’ils se sentent seuls et qu’ils n’ont rien à faire d’autre ?

Je restais silencieux, et l’imaginais au beau milieu de jeunes gens, applaudissant des deux mains les discours enflammés des visionnaires du monde de demain.

- Et qu’avez-vous retenu de cette nuit d’ivresse ? Risquais-je.

Elle me jeta un œil torve.

- Que rien ne va ! Il faut tout changer ! Mettre au pouvoir des gens neufs avec des idées neuves, basées sur l’humanisme et non le profit. Privilégier les projets communautaires. Rapprocher les peuples et non les opposer comme le font les dirigeants actuels pour assoir leur pouvoir.

- Ça ressemble fort à du communisme ! Lançais-je pour la titiller un peu, bien que je ne fusse pas complètement hostile à ce programme utopique.

- Ça ressemble à de la lucidité ! Rétorqua-t-elle, et c’est ce qui fait peur aux politiciens.

Indignez-vous lançait Stéphane Hessel ! L’Espagne, la Grèce, la France….petit à petit les gens prennent conscience que ça ne peut pas continuer comme ça, que l’on va droit à la catastrophe !

Sans que cette pensée m’ait effleuré l’esprit un instant, je découvrais que ma concierge était une révolutionnaire dans le sens étymologique du terme bien sûr, car je ne l’imaginais pas un pavé à la main, encore moins un cocktail Molotov.

Pris d’une empathie que je n’aurais jamais cru possible, je l’aidais à se relever et l’escortais jusqu’à sa loge où elle s’effondra sur le canapé dont les ressorts gémirent de concert avec un soupir à fendre l’âme.

A suivre....

Nos idées n'entrent pas dans vos urnes

Nos idées n'entrent pas dans vos urnes

Partager cet article
Repost0

commentaires